Ce qui persiste
Après un quart de siècle d’absence, voyage à rebours en France, remonter le fil du temps pour revenir à la source de soi, une rose à la fois...
Après vingt-cinq ans d’absence, passer en coup de vent par mon village natal.
Retourner sur la ferme où mon enfance s’est déroulée, dans le giron de ma Mère-Grand.
J’ai émigré au Québec, avec ma mère, à l’âge de 14 ans. Nous avons quitté ce petit village où régnait le clan familial, pour le centre-ville de Montréal. La coupure fut brutale.
Deux ou trois ans plus tard, mes oncles ont perdu la ferme. C’était la fin des années 80, le monde paysan devait s’industrialiser…
Mes jeunes oncles ont cédé aux tentations des gros tracteurs. Neufs et onéreux. Ce fut bientôt la fin de l’exploitation agricole.
Le futur familial s’est disloqué. Le noyau familial s’est désintégré. Les personnes se sont dispersées. Les traditions se sont effilochées. Un monde s’est écroulé.
Apocalypse rurale
Au village, le monde paysan disparaissait peu à peu depuis la fin des années 70. Au fil des vieux qui s’éteignaient, les uns après les autres, sans bruit ni fracas. Sans que personne n’y prête attention.
Ma grand-mère est partie vivre dans une petite maison du village. Non loin de la grande ferme.
À l’aube de ses soixante ans, avec résilience, droite dans ses bottes, elle s’est reconstruite une nouvelle vie. Sans jamais s’apitoyer sur son sort.
Durant les années 80, aspirés par les tourbillons de la vie moderne, les adultes s’éclatent. Le monde change. Les mœurs évoluent, les mentalités avec.
Je n’ai pas remis les pieds à la ferme depuis mes 14 ans. Lorsque j’y étais encore chez moi. Lorsque c’était le cœur battant du clan familial.
En ce dernier jour de septembre 2025, j’emmène ma fille, quasi femme, marcher sur les traces de mon enfance.
Remonter le temps
Alors que je m’aventure sur ses chemins rocailleux, cette vie d’avant remonte en ma mémoire, avec une intense vivacité. Comme si c’était hier…
Durant plusieurs décennies, ma famille maternelle a vécu sur cette ferme. J’étais la quatrième génération à y vivre. Ma fille en aurait été la cinquième…
Petite, je pouvais vagabonder longtemps sur les terres familiales. Partout où je marchais, j’étais chez moi. Je rêvassais en pleine campagne.
Je vivais dans la nature entre vaches, chèvre, coq, poules, dindons, âne, lapins, chats, chien, poney et moutons…
Á travers champs, la maison neuve de ma mère se situait à quelques centaines de mètres de la ferme, celles de mes oncles aussi. Mon arrière-grand-mère possédait la maison derrière le potager.
Tout mon primaire, à la semaine longue, j’ai habité chez ma Mère-Grand. Pour que ma mère puisse mieux vivre sa vingtaine…
Nous formions un véritable clan. Un clan qui n’est plus que le souvenir d’une époque révolue. J’étais la première héritière de ma génération. La dernière à y grandir…
Sur cette immense ferme, (ancienne poterie multicentenaire), qui créait le noyau du clan familial, j’observais les adultes. Je vivais au rythme aimant de ma Mère-Grand. Selon son éducation.
Au grand désarroi de ma jeune mère. Pourtant bien occupée à fouetter d’autres chats que ceux que j’apprivoisais!
J’étais bien à la ferme, au cœur de l’action, choyée par ma Mère-Grand, entourée de nature et d’animaux. L’action familiale était parfois complexe, quelquefois violente, mais j’étais libre et tranquille en mon coin de pays.
Je revisite ce temps où je vivais, heureuse, insouciante, dans les jupes de ma Mère-Grand. Je me rappelle ces mercredis où, le matin nous faisions la tournée des ainées du village, c’était la tradition d’antan…
J’étais la chair fraîche à qui l’on pinçait les joues et donnait des biscuits. Ma grand-mère papotait un coup puis passait à la suivante. Jusqu’à midi où nous rentrions manger à la ferme,
Les mercredis après-midi, c’était corvée de cimetières, il fallait bien pour entretenir les tombes des ancêtres!
Émotions en rafale
Au coin d’un muret, je reconnais les roses de ma grand-mère. Surprise. Émue. Ses roses ont survécu à plus de trente-cinq années d’abandon.
Elles poussent encore, semi-sauvages, ici et là. Je les inspire avec bonheur. Leur odeur me fait faire un bond dans le temps.
Accompagnée de mon homme et ma fille, j’avance en ces lieux qui font toujours partie de moi. Une femme m’approche. Je lui souris et j’entame la conversation.
La ferme n’est plus en opération depuis longtemps, m’apprend cette dame qui loue un logement dans l’arrière-cour. Elle me parle de sa vie ici. En cette arrière-cour où j’ai tant joué. Là où est enterré mon premier chien.
Sait-elle que l’ancienne salle de tonte des moutons est devenue ce petit logement qu’elle aime tant?
Une autre dame vient à ma rencontre. Avec son conjoint, elle loue le bâtiment principal. Je lui explique ma présence.
Elle m’explique que le propriétaire actuel n’utilise pas le corps de ferme, juste les champs, pour son élevage bovin.
Elle me raconte combien elle adore vivre ici. Elle me dit même qu’elle espère y finir sa vie tant elle s’y sent bien!
Gentiment, elle nous invite à faire le tour du propriétaire. J’accepte avec gratitude et émotions. Je la guide autant que je la suis.
C’est une étrange sensation, après tant d’années, que de retrouver un lieu si familier… qui a si peu changé.
En ma mémoire, la ferme reprend vie alors que je la raconte au fil des lieux que l’on arpente.
Tandis que ma fille s’imprègne de cet endroit dont je lui ai souvent parlé, j’apprends des choses d’antan à cette dame qui y vit au présent.
Beaucoup a changé, mais si peu a changé. Les vieilles pierres sont les mêmes. Les couleurs des vieilles portes sont les mêmes. Délavées par le temps qui les efface inexorablement.
Au fil de nos pas remontent une multitude de souvenirs. L’arbre où ma chèvre était attachée est encore là. Le temps a juste coulé.
Je suis surprise de retrouver la salle de traite identique à mes souvenirs, figée en un passé dont plus personne ne se souvient.
J’arrose quelques racines. Je transmets des bribes de passé. Je laisse glisser quelques larmes.
Je revois les hommes travailler sur la ferme, ma grand-mère vaquer à ses multiples tâches.
Je perçois l’ombre de ma grand-mère partout où mon regard se pose. Je revois l’enfant que j’étais. Le banc de pierre où l’on s’asseyait. Je ressens un passé qui fut et n’est plus.
Juste ça me fait du bien. Même si ça fait aussi un peu mal…
Transmettre la mémoire
Je remercie la dame de me laisser explorer les traces de mon passé. De me laisser partager ces multiples souvenirs avec ma fille qui n’y a jamais mis les pieds.
La dame est touchée par cette fontaine d’émotions et d’informations qui rejaillit en mes sens et paroles.
Je lui montre où se situaient l’ancien poulailler, les cages à lapins, la colonie de chats dans les bottes de foin.
C’est un pèlerinage de ferme en l’honneur de ma Mère-Grand que nous effectuons.
En remontant le temps, je réalise combien ma grand-mère en prenait soin. Combien elle l’entretenait avec passion et conviction.
L’espace de cet instant, gravé dans le temps, je deviens l’archéologue de mon passé. En explorant la grange abandonnée, ma fille découvre les cages à lapins, elles rouillent en un coin oublié.
Tant de vestiges restent. Tant de souvenirs persistent…
En mon enfance, les lierres couraient sur ses murs ancestraux, il y avait des fleurs partout, un potager incroyable, tout était propre, bien entretenu, il y avait des fleurs partout...
Retrouver les roses dispersées de ma grand-mère m’affecte au plus profond de mes entrailles.
Il reste en ces fleurs sa présence, oubliée dans le temps, mais pas dans mon sang. Ni en celui de ma fille, à qui j’en transmets la mémoire, et toute l’affection que je lui porte.
La roue des temps modernes
Je ressens cette mémoire fantôme dont peu se rappellent encore. Est-cela vieillir? Se souvenir de ce qui n’est plus?
En grandissant, régulièrement, je me souviens avoir ressenti la fin de ce monde paysan qui m’entourait. C’était une subtile saveur que je respirais dans l’air du temps.
La fin des traditions rurales, l’érosion d’un tissu social ancestral, l’exode des jeunes. Je me souviens de ce temps disparu qui s’efface au présent.
J’hume ces roses qui s’accrochent au présent, ces roses que ma grand-mère appréciait tant.
Je me rappelle combien sa vie fut un dur labeur. Combien elle a peiné et travaillé sans relâche. Sans jamais s’en plaindre. Avec dignité. De l’aube à la nuit tombée.
Sans compter ses heures ni ses efforts, sans aucun répit. En pensant toujours plus aux autres qu’à elle-même.
Ses fleurs étaient un symbole de douceur, et de beauté, en la dureté de son quotidien. La ferme d’aujourd’hui n’a plus la vie qu’elle y insufflait. Quand tout y était vivant, propre et fleuri.
Je réalise que ses roses persistent au présent tout comme elle a persisté au passé. Avec ténacité.








Quel magnifique récit. Une belle veine à exploiter, si le cœur vous en dit.
Cocotte a tellement grandi omg je l'aimeeee